Femmes des quartiers nord : entre invisibilité et marginalité

C’est au pied du centre commercial grand-littoral à Marseille, pour un projet de futur parc urbain « La Foresta », que certaines femmes des quartiers nord se sont récemment rassemblées dans le but d’expliquer au public leur quotidien. Des femmes de toutes origines, de toutes religions se sont unies pour faire découvrir aux visiteurs l’histoire de ces lieux, la beauté du paysage et la solidarité des riverains des quartiers nord. Et expliquer que malgré ces initiatives, ces femmes souffrent d’invisibilité médiatique.

Samia Chabani sociologue et directrice de l’association «Ancrage», Ana, la riveraine et Rachida Tir, la Présidente de l’association  « Alliance Savinoise»: ces trois femmes des quartiers nord de Marseille accusent  certains médias de ne pas être suffisamment présents sur le terrain, de « manque de réflexion », et surtout, de « la fabrique de la marginalité ». C’est sur une colline argileuse, située au cœur des  quartiers nord de la cité phocéenne, qu’a eu lieu l’événement « un dimanche à la Foresta », organisé par Yes We Camp et d’autres collectifs locaux les 8 et 9 octobre 2016. Yes We Camp est une association qui a vu le jour lorsque Marseille fut capitale européenne de la culture en 2013: ses membres avaient installé un camping alternatif pour tenter un mode de vie collaboratif où l’on pouvait faire du théâtre, du canoé et d’autres inventions collectives.

« Un dimanche à la Foresta » avait pour but d’explorer les terrains de la coulée verte qui prolongent le littoral et de poser les jalons d’un possible parc urbain métropolitain à l’horizon 2018 déjà nommé Foresta. Lors de cette initiative, nombreuses étaient les femmes de ces quartiers qui s’occupaient de stands artistiques et culturels afin de faire découvrir au public le paysage et l’histoire de ces lieux.

Samia Chabani fait partie des militantes qui étaient présentes sur les terrains de la « Foresta » ce dimanche d’octobre. Elle est sociologue, engagée sur les questions du genre et d’immigration, et habite les quartiers nord depuis 10 ans. Elle est également directrice de l’association « Ancrage » où elle s’engage pour l’histoire et la mémoire des quartiers nord notamment les lieux où il y a un fort ancrage des immigrés. La militante explique que si le citoyen des quartiers nord est stigmatisé par les médias, les femmes sont doublement invisibles. Elle estime nécessaire le besoin de remettre en cause le travail journalistique en France: « c’est le métier du journaliste qu’il faut interroger plus, il y a une vraie question qui porte sur une presse libre en France aujourd’hui, avec les intérêts économiques qui prévalent».

Les médias, principaux vecteurs d’informations, seraient-ils responsables des stéréotypes et préjugés dont souffrent ces populations ? Rachida Tir, présidente de l’association « Alliance Savinoise » affiche de son côté son amertume face à la représentation dont elle et ses semblables sont victimes dans les médias: « Notre image est confinée à la femme soumise, renfermée et les médias ne parlent pas des ressources citoyennes dont on dispose». Ana, une riveraine depuis plus de vingt ans des quartiers nord s’indigne: « nous, les femmes des quartiers nord, on est mal vue parce qu’ils ne nous connaissent pas, ils ne savent pas la richesse et les trésors qu’il y a, regardez ces initiatives, regardez toutes ces énergies ».

Le monde médiatique, parfois absent des quartiers nord, semble échouer à faire entendre la détresse de cette population. Ces femmes actives mènent un combat sur tous les fronts pour la sécurité et la réussite de leurs enfants. « Elles sont motivées pour sortir les gens de la misère, mues par la volonté de combattre les dérives sectaires de l’islam, et se battent pour sortir leur enfants des trafics de drogues », ajoute Samia Chabani.

Toutes ces femmes ont pointé du doigt la surmédiatisation de la femme maghrébine de ces quartiers, dépeinte à travers l’histoire du voile ou du récent phénomène du « Burkini ». C’est une représentation qu’elles jugent dévalorisante et qui stimule la division sociale. Samia affirme que « cette représentation invisibilise les vraies ressources humaines et citoyennes de ces femmes qui s’impliquent aussi dans des formes de démocratie participative diverses et très locales telles que : associations de parents d’élèves, conseils de classe, association d’accès aux soins et aux droits, mais peu mises en valeur par les médias ».

Elle explique cette représentation médiatique peu gratifiante envers ces femmes par un traitement à chaud du fait divers, plutôt que de la réflexion : « il y a les intérêts économiques, c’est une logique de traitement quantitative », dit-elle.

Parallèlement, plusieurs initiatives sont mises en place pour contrer cette image négative de la femme des quartiers nord. Nombreuses sont celles qui se sont emparées des activités sociales et citoyennes afin de faire entendre leur voix.

Au sein de son association « Alliance savinoise », Rachida Tir dédie un espace exclusif pour les femmes de ces quartiers. Un espace de rencontre, de partage et d’échange où les idées se croisent : «Nous ne sommes pas soumises, nous parlons politique, nous organisons des balades, nous faisons du vélo, nous allons à la piscine, les femmes voilées enlèvent leur voile et fument », affirme-t-elle. Ces femmes qui essayent de concilier traditions et modernité se consacrent aussi à des moments entre elles, où elles vivent pleinement leur liberté. Mme Tir affirme, en fin de compte « nous voulons ressembler qu’à nous-mêmes » sans une réelle vocation d’imiter d’autres femmes d’une autre culture. Elle met en valeur le « caractère particulier » de leur personnalité forgée par une double appartenance culturelle. Une identité empreinte de leur pays d’origine et une autre façonnée par leur pays d’adoption qu’est la France.

Selon les témoignages de ces femmes, être à la fois immigrée d’origine maghrébine dans la majorité et femme à Marseille, c’est souvent être sujette aux stéréotypes et à la marginalité dans le débat médiatique. Du côté de l’association Ancrage, Samia Chabani et son équipe ont réalisé une exposition autour des « Portraits de femmes de l’immigration » où elles ont mis en lumière dix parcours de femmes immigrées qui se sont engagées dans des initiatives citoyennes. Citons parmi elle Zahira Maaskri, Hedda Berrebou, Ouardia Belarbi et autres femmes militantes d’origine immigrée. En effet, cette démarche s’inscrit dans l’engagement citoyen des femmes contre le racisme, le sexisme et d’autres facteurs de discriminations. Samia conclue : « Cette initiative donne à voir l’engouement de ces femmes pour le travail associatif et citoyen » afin de se frayer un chemin dans une société doublement encline à les marginaliser à cause de leur origine et leur sexe.

 

Fetta BELGACEM

 

 

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