Le rap : quand les banlieues reprennent le micro

 

Mis à l’écart, montrés du doigt: les habitants de banlieue subissent bien souvent une couverture médiatique sensationnaliste de leurs quartiers. Pour lutter contre les préjugés qui associent les banlieusards à la délinquance, si ce n’est au terrorisme, le rap s’impose comme un moyen d’expression à part entière, à tel point que Shurik’n, rappeur du groupe IAM parle de « journalisme urbain ». Le rap, au-delà des caricatures qui en sont souvent faites, s’impose comme un média capable de lutter contre la marginalité des banlieues, notamment dans les quartiers nord de Marseille …

teasing-8

Soly M’Bae, figure incontournable du rap marseillais en est convaincu : de sa plume engagée, il s’estime « chroniqueur du quotidien ». Les rappeurs qu’il admire s’appellent Kery James, Youssoupha ou Médine : des artistes qui font de la musique un moyen de « décrire les banlieues telles qu’elles sont, sans angélisme […] pour que les gens sachent nos priorités, nos espoirs ». Jamais très loin de son stylo, il passe beaucoup de temps à écouter les jeunes de passage à la Sound Musical School, association qu’il dirige dans son quartier, la Savine. Dans le bus aussi, son oreille est à l’affût. Il parle des maux des « petits frères » et de leurs parents qui ont parfois du mal à être entendu par les responsables politiques et le reste de la société.

Les maux des cités que le rap tente d’exorciser sont nombreux. Laurent Mucchielli, sociologue, a listé dans un de ses articles les principales doléances émises dans les textes des rappeurs : société « corrompue par l’argent », ascenseur social en panne, racisme, ou encore impression d’être oubliés par la République. « La banlieue, c’est le banc des gens au ban », scandait Mc Solaar dans son chanson Ça me hante. Le rap met souvent en avant les difficultés de la vie en banlieue, fournissant ainsi une explication complexe quand les médias tendent à préférer un discours plus superficiel. Cet art de rue sait échapper au misérabilisme, chantant les joies simples que peut procurer le quartier comme le font L’Skadrille et Sniper dans leur morceau Bons moments, sans pour autant verser dans l’angélisme : dans  Demain c’est loin, le groupe IAM dresse un portrait plutôt pessimiste –bien que réaliste- des banlieues : « Horizons cimentés, pickpockets, toxicos. Personnes honnêtes ignorées, superflics, Zorros. Politiciens et journalistes en visite au zoo ». Le rap peut fournir une analyse brute et crue de la réalité dans les cités, une analyse que « les politiciens auraient dû plus écouter», selon Soly M’Bae. Pour lui, les rappeurs avaient présagé les difficultés actuelles de la société il y a trente ans déjà. Parfois, le rap engagé peut sembler violent, et certains rappeurs ont été poursuivis par la justice, à l’instar du groupe Sniper, attaqué en justice en 2003 pour son titre La France alors traitée de « garce ». Selon Laurent Mucchielli, « cette violence (seulement verbale, rappelons-le) est en réalité un exutoire et une réaction de défense qui découlent d’une vision du monde très négative, construite autour de leur expérience de la vie ainsi qu’à travers la télévision ».

Cependant, le début des années 2000 a vu émerger un rap d’un autre genre. Dans un article Sociologie Politique du rap Français : Nouvelle Approche du Mouvement Rap, Julien Guedj et Antoine Heimann distinguent en effet « les rappeurs politiquement conscients et engagés (qui voient dans le rap un moyen d’action collective) » des « rappeurs édulcorés et récréatifs qui ne voient dans le rap que l’expression artistique d’un mouvement culturel (le hip-hop ) non engagé. ». Parmi ce rap non engagé, il y a celui que IAM qualifie de « rap de droite » et décrit en ces termes : « Les diamants dehors, les biftons, les salaires exhibés. Les nibards en silicone et les filles désinhibées. ». Perverti par des logiques commerciales, ce rap très vendeur est souvent dépouillé de sa fonction culturelle et humaine, teinté de misogynie et de violence. Ce rap, scandé par ceux que Kery James qualifie de « sales gosses avec un micro », Soly M’Bae le déplore. Selon lui, ce genre de musique est le reflet d’une « société matérialiste, une société des apparences ». Il va jusqu’à l’accuser de salir l’image des banlieues, déjà bien érodée par la couverture stigmatisante qu’en font les médias. Pourtant, ce type de musique connaît un grand succès auprès des jeunes et dans ces conditions, difficile pour Soly M’Bae d’assurer des ateliers de rap « intelligents » : « Ils écrivent des textes avec peu d’empathie », racontent leurs aventures en boite de nuit, avec un certain « nombrilisme ». Plus que de répandre de fausses croyances sur les banlieues, les stéréotypes véhiculés tant par ce rap que par « la fait-diversification de l’information » sont souvent intériorisés par les jeunes de cités : « Ils me disent : ça ne sert à rien d’aller à l’école » s’attriste Soly M’Bae. Face à des jeunes résignés, croyant au déterminisme de leur milieu social, le rap engagé tente de contrecarrer l’influence du rap commercial. Ainsi, dans son titre Réel, Kery James rappelle : « si tu braques, tu deales, t’arnaques, c’est réel, t’encoures des grosses peines et c’est réel », réprouvant certains rappeurs qui se vantent de délits qu’ils n’ont parfois même pas commis : « Les rappeurs prononcent des paroles dont ils ignorent le sens. Parlent de feu mais ne touchent jamais d’essence. Parlent de flingue, mais n’ont jamais tué personne », et d’ajouter « C’est honteux de faire du fric sur la misère ». Tout au long de sa discographie, Kery James a tenté de déconstruire les préjugés que les jeunes de cités pouvaient avoir sur eux-mêmes. « On n’est pas condamné à l’échec », assène-t-il dans une chanson qui s’adresse aux Banlieusards, « ceux qui ne font pas toujours ce qu’on attend d’eux ».

Pour ces banlieusards justement, reprendre la parole est une nécessité, dans des quartiers que Soly M’Bae compare à une « cocotte-minute avec un couvercle qui peut sauter d’un moment à l’autre ». Beaucoup se sentent dépossédés de leur parole. Dans un de ses morceaux, Youssoupha martèle « Marre de regarder la télé car la télé ne nous regarde pas ». Le problème, c’est que souvent, les médias parlent de la banlieue sans elle. Soly M’Bae reproche ainsi aux « spécialistes de la spécialité », ces intellectuels vedettes des plateaux télé, de se prétendre experts des problématiques d’un territoire qu’ils fantasment plus qu’ils ne le vivent. Il n’hésite pas à parler de « gestion colonialiste des banlieues », paternaliste et peu à l’écoute des populations. Il fustige une politique de la ville qui « se fait sans ses habitants », dans des « cabinets parisiens qui dessinent les plans des quartiers » sans en consulter les résidents. En plus d’être peu audibles sur l’Agora, les jeunes de banlieue ont parfois du mal à s’exprimer chez eux, auprès de leur famille. Ils n’ont pas toujours la liberté d’exprimer leurs envies, leurs craintes, leurs aspirations. Ainsi, à la Savine, et dans les quartiers alentour, nombreux sont ceux pour qui les ateliers rap de la Sound Musical School font figure d’exutoire.

Ne nécessitant aucun cours de solfège ou de chant, le rap a cette particularité qu’il est accessible à tous, ce qui en fait un des moyens les plus appropriés de prendre la parole pour les habitants des quartiers populaires. D’ailleurs, face au sombre constat qu’il dresse, Soly M’Bae ne voit qu’une solution : « Faire entendre la parole, la douleur des gens » dans ces banlieues. Et jusqu’aujourd’hui, le rap semble en être le meilleur moyen.

 

Maëva Gardet-Pizzo

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

2 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s